10XII6, LUNDI
Préface
Des Nus (1er Round)
Bonjour, je m’appelle Ivane, j’ai 36 ans et cherche à travailler comme Modèle Vivant. Si ça vous intéresse, contactez-moi à l’adresse suivante ivane.legoff@orange.fr
Merci.
De : Paul Théeau [mailto:paul.théeau@orange.fr]
Envoyé : lundi 12 juillet 2010 10:42 HNEC
À : Ivane Legoff
Objet : modèle vivant
Chère Madame,
Je viens de trouver votre annonce scotchée au mur de ma boulangerie. Je cherche régulièrement des modèles et serais charmé de vous rencontrer.
De : Ivane Legoff
Envoyé : mardi 13 juillet 2010 19:47 HNEC
À : Paul Théeau
Objet : Re-modèle vivant
Cher Monsieur,
Il est important en effet de faire connaissance. On n’est jamais à l’abri d’un pervers, ce qui j’espère n’est pas votre cas. Je pose généralement pour des groupes, ainsi toute notion de regard s’évanouit. Je ne souhaite pas me croiser dans le regard de celui qui me dessine. Il vous faudra donc faire un effort et dessiner de dos ou les yeux fermés. Il y a quelques mois de cela, je me suis perdue dans le regard d’un jeune étudiant des Beaux-Arts. Nous ne sommes jamais à l’abri d’une trahison. Il dessinait mon corps si parfaitement indolent couronné d’une tête d’autruche. Ceci est totalement inacceptable, vous me l’accorderez.
De : Paul Théeau
Envoyé : jeudi 15 juillet 2010 10:55 HNEC
À : Ivane Legoff
Objet : Re-Re-modèle vivant
Chère Madame,
Puis-je vous appeler Ivane ?
En lisant votre mail, il me semble important de vous expliquer ma technique. Je travaille avec des encres et laisse parfois le hasard finir mes dessins. Je ne peux vous garantir un visage exempt d’animalité involontaire ou un corps ne s’égarant pas pour devenir chimère. Pourriez-vous être intéressée?
De : Ivane Legoff
Envoyé : jeudi 15 juillet 2010 19:52 HNEC
À : Paul Théeau
Objet : Re-Re-Re-modèle vivant
Sans vouloir vous vexer, je ne vois pas l’intérêt d’un tel travail, à quoi sert un modèle si ce n’est à le reproduire ? Vous viendrait-il l’idée de prendre une feuille morte pour en faire une orange ?
De : Paul Théeau
Envoyé : vendredi 16 juillet 2010 10:12 HNEC
À : Ivane Legoff
Objet : Re-Re-Re-Re-modèle vivant
Non, il ne m’en me viendrait pas l’idée car ce serait un acte réfléchi. Je me fiche de savoir si c’est une feuille, une orange ou un verre d’eau. Je m’efforce de rendre ma main amnésique de toute connaissance. J’espère que mes dessins sont fidèles à mes modèles.
Prenons votre exemple d’orange, en partant du principe que cette orange accepte de poser, il se pourrait que j’aille au-delà de l’écorce. C’est la pulpe qui m’intéresse. La substantifique moëlle. Même si cela devient autre chose qu’une orange, n’en reste t-elle pas pour autant une orange ?
De : Ivane Legoff
Envoyé : Samedi 17 juillet 2010 14:33 HNEC
À : Paul Théeau
Objet : Re-Re-Re-Re-Re-modèle vivant
Bien. Personnellement intellectualiser sur une orange ne m’intéresse pas beaucoup. J’ai encore un peu de bon sens pour savoir qu’un chat est un chat. De plus, je suis fille d’artiste. Mon père peignait également et j’ai passé mon enfance dans les odeurs de térébenthine. Passionné de bateaux de guerre. Il a peint, dans le moindre détail, tous les cuirassés allant de la période de 1765 à 1930. Il est mort l’an dernier. Noyé. Pour un homme qui aimait les bateaux.
De : Paul Théeau
Envoyé : lundi 19 juillet 2010 10:10 HNEC
À : Ivane Legoff
Objet : Re-Re-Re-Re-Re-Re-modèle vivant
Je suis désolé pour votre père. J’ai remarqué que beaucoup de passionnés de bateaux ne savaient pas nager. Il y a sans doute quelque chose à comprendre.
Pour revenir à votre remarque sur les chats. Imaginons que votre chat ait un caractère de chien. Le dessineriez-vous pareil ?
De : Ivane Legoff
Envoyé : lundi 19 juillet 2010 22:33 HNEC
À : Paul Théeau
Objet : Re-Re-Re-Re-Re-Re-Re-modèle vivant
Arrêtons là les suppositions et les questions sans fondement.
J’accepte de poser pour vous contre un dessin, de préférence figuratif. Et si possible dans les tons jaunes. Mes murs sont bleus. Comme ça, s’il reste sans valeur, il aura au moins l’avantage d’être décoratif.
Quant à mon père, il est mort dans sa baignoire. N’y voyez là rien de symbolique.
De : Paul Théeau
Envoyé : mardi 20 juillet 2010 10:47 HNEC
À : Ivane Legoff
Objet : Re-Re-Re-Re-Re-Re-Re-Re-modèle vivant
Demain 9h15. Je suis impatient de vous dessiner et de voir ce qu’il en sort.
De : Ivane Legoff
Envoyé : mardi 20 juillet 2010 10:48 HNEC
À : Paul Théeau
Objet : Re-Re-Re-Re-Re-Re-Re-Re-Re-modèle vivant
Disons plutôt 9h. C’est plus simple. Je vous apporte du pain?
Ah ! Et puis appelez-moi Ivane, ce sera plus simple.
Encres acryliques Rohrer, stabilotone noire sur couché brillant 50x60 cm.
10VIII30, LUNDI
Vazen
Dans la voiture, tu dors. Il fait chaud, S. est partie sur la plage de Vazen avec ta sœur. Je suis bien. En face de moi, en fond de plage, bordant le parking, cet himalaya de 10 mètres max.
Feutre sur carnet canson 20x15cm ouvert.
10VIII6, VENDREDI
Grand Bordardoué
le p'ti bois derrière chez moi.
Sur le parking, dans la voiture, j'attends la fin de ta sieste…
Feutre sur carnet canson 20x15cm ouvert.
10VII14, MERCREDI
La patte cassée
le cheval du roi
Dessin commun avec Lazu. Un pansement pour le roi-dada?
Feutre sur carnet canson 20x15cm ouvert.
10VI2, MERCREDI
Soluble dans l’encre
to the Serendip's princes
À Delphes, banlieue de Pavillons-sous-Bois, il y avait une déesse, la Serendipity qui possédait l’art d’interpréter le hasard, le fortuit. On préféra sa sœur oraculaire, la Pythie-tout-court, qui prévoyait. C’était son métier. En banlieue, le hasard n’est pas une valeur sûre.
*
Un rhum puis un café au bar, avant, pour effacer le trac. Deux autres rhums pour le faire revenir finalement. J’ai besoin d’avoir peur. De la craie grasse et mouillée qui lâchée sur la patinoire de mon papier glacé, n’obéit plus à aucune loi physique connue. Des encres qui fuient ma brosse, en festonnant comme une horde de souris peureuses que ma paume ne peut endiguer. Du temps qui de toutes manières m’assassinera.
J’ai besoin d’avoir peur pour accrocher de toutes mes forces le fil tendu entre ce corps nu et mon œil. Le lien ombilical qui me soude au Modèle.
Alors je disparais.
Ma volonté est abolie - elle patiente sur un strapontin - L’inattendu peut survenir. Enfin. Je deviens le spectateur de cet autre moi-même qui dessine, sans comprendre pourquoi il choisit cette encre, ce pinceau, cette couleur plutôt que celle-là. C’est lui qui fait mentir ces corps, désacadémise en se jouant de ma peur de mal faire. Lui qui à son envie, empourpre les visages, peint les sexes comme des portes, invente des formes, invoque les Faunes, se nourrit du corps émouvant des modèles.
Lui qui s‘évaporera si je sais qu’il est là. Lui encore qui arrache mes oripeaux, hache ma carapace et me laisse nu sur la feuille.
Je me dessine sur le corps des autres.
Fin de séance. Le modèle généreux, reprend sa moitié d’ombilic et me chuchote, un bras sur l’épaule : «bah tu vois, c’était pas si difficile». La prochaine fois, j’aurais encore peur.
Rodion /
Encres acryliques Rohrer, stabilotone noire sur couché brillant 50x60 cm.
10V28, MERCREDI
L'Encens de l'iris des prairies
à Sotigui
Feutre flair, aquarelle sur carnet 10x15 cm.
dessins, textes et graphisme © Olivier Thévin
olivierthevin.com
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